
Récit de rêve transcrit au matin au dos d’une page où apparaissent des œuvres de Giacometti, et notamment une petite sculpture blanche, rectangulaire, “plâtre enduit d’un isolant pour le moulage”. Son titre : “Tête qui regarde”, 1929.
Je rêve un musée où des sculptures contemporaines ont perdu leurs couleurs, complètement blanches, comme on voit aujourd’hui monochromes les statues autrefois polychromes du Moyen Âge. En particulier un grand chien triste de Jeff Koons, autrefois rose vif, ou bleu acier, mais aux couleurs éteintes, délavées.
Dernière note sur les rêves :
À en croire Charles Baudelaire, " Les rêves de l’homme sont de deux classes. Les uns, pleins de sa vie ordinaire, de ses préoccupations, de ses désirs, de ses vices, se combinent d’une façon plus ou moins bizarre avec les objets entrevus dans la journée, qui se sont indiscrètement fixés sur la vaste toile de sa mémoire. Voilà le rêve naturel : il est l’homme lui-même. Mais l’autre espèce de rêve ! Le rêve absurde, imprévu, sans rapport ni connexion avec le caractère, la vie et les passions du dormeur!" (Les Paradis artificiels). À l’évidence, c’est à la première classe de rêves que je m’intéresse. Non pas l’autre espèce, métaphysique, des créations nocturnes de l’esprit, mais ces rêves plus terrestres, "naturels ", presque réalistes, quasi socioprofessionnels, qui portent encore la marque des circonstances qui les ont suscités, et où l’ordinaire l’emporte sur le bizarre, simples caisses de résonance de mon activité diurne. Rêves de seconde classe bien plutôt, déclassés, sans l’aura du monde onirique.
Car on se méprendrait à penser de ma part à une pleine et entière adhésion au monde du rêve, et aux visions esthétiques qui s’y développent. Depuis le début de ce petit travail de nuit, je tente du moins de m’en défendre, comme de me détacher de tout surréalisme, m’efforçant de maintenir ces visions dans le registre du commentaire, de n’y voir, “rêves critiques”, non pas des créations, non pas des œuvres possibles, mais des notes écrites dans la marge, le revers nocturne de mes journées passées dans le champ de l’art. Avec cette idée en plus, symptomatique de l’art contemporain, que l’exposition m’est devenue un véhicule onirique plus fort que le cinéma. Un autre régime visuel pour le rêve : l’exposition comme medium.
Jean-Max Colard, Rêves critiques