
Le compas dans l'oeil de Davide Balula semble évoquer autant une espièglerie d'écolier qui aurait mal tourné que cette capacité de l'artiste à se passer de l'instrument de mesure. En lieu et place de formes
géométriques et de proportions exactes, Balula compasse ici littéralement les traces matérielles d'un réel
héraclitéen : entre proto-physique et expressionnisme abstrait, l'artiste établit une topographie assistée du
hasard, où, à partir de protocoles et de conventions prédéterminés, l'intention artistique s'associe à la
contingence du monde. Ainsi, ses Peintures de rivière (2009-2010) présentent, sur des toiles recadrées, le
dépôt aléatoire d'alluvions prélevés dans la Seine, l'East River ou le Douro; Mold Painting (2009) met en
scène l'itinéraire oblique de moisissures cultivées artificiellement ; The Burnt Painting (Portrait) (2010) exhibe les irrégularités imprévisibles d'une surface de bois consummée par le feu ; enfin, les Vieillissements
Accélérés d'un Papier Bleu (2010), terreur du conservateur avisé, anticipent les effets de la déperdition naturelle des pigments chromatiques... autant d'abstractions organiques qui figurent les collaborations actives d'un artiste amusé avec les forces irrésistibles de l'entropie, cette loi de thermodynamique qui dit le désordre grandissant du système-monde. Si pour la première fois dans le parcours formel de Balula la totalité des oeuvres rassemblées se consacrent à la planéité, il s'agit ici au fond autant de photographie, et de ses gestes constitutifs - du développement de l'image (les champignons parasites, les oxidations de l'encre), au cadrage de la composition choisie (les motifs inconscients des sédiments fluviaux), en passant par la constitution d'un négatif (empreinte de The Burnt Painting) - que de peinture ou de dessin et de leur décisive faktura. L'objet de re-presentation, plutôt
que composé de toute pièce, apparaît dès lors comme une trouvaille, extrait au moment décisif du flux incessant des formes naturelles. Prises de vue volontairement borgnes, les vestiges de l'oeil de Balula (cet oeil que tout artiste est dit avoir) donnent à voir jusqu'au hors-cadre conventionnel de la production artistique ; ou plutôt, cette ambivalente indetermination placée au coeur de la vision inclut dans son orbite le processus concret de ses créations : le medium réduit à son état le plus rudimentaire, en d'autres termes, le simple support physique, tel un plan de travail, un sous-main en carton (Sans titre, 2010), porteur des résidus accidentels des oeuvres de l'artiste, devient oeuvre à son tour. Dans une intrigante dialectique de présence-absence, ces incidences diverses (tâches, découpes, colorations), marques performatives de ces "oeuvres non présentées" (existent-elles vraiment ?), constitutent les archives en creux d'un art de la dislocation ordonnée.
Béatrice Gross
Né en 1978 à Annecy. Vit et travaille à Paris, France.
Expositions (sélection): 2010 : Au fil de l'oeuvre, La Galerie, centre d'art contemporain, Noisy-Le-Sec, France; 2009 : Un nouveau festival, Centre George Pompidou, Paris, France; American Wall Nut, Fake Estate Gallery, NY, USA (solo) ; Return to Function, MMoCA, Madison, USA; 2008 : Le Lac, le mensonge, Confort Moderne, Poitiers, France (solo).